L’Afrique et ses défenseurs des droits humains: une triste réalité

Le continent africain a été et est le siège de plusieurs comportements caractéristiques de la méconnaissance et des violations des droits humains. Pour la majorité des jeunes africains, ces droits sont devenus un rêve impossible. Cette vision est favorisée par des pratiques irresponsables, cautionnées par certains gouvernants et allant à l’encontre des populations en général et des défenseurs des droits fondamentaux en particulier. Continue reading « Protéger les défenseurs des droits humains en Afrique: plus qu’un droit, une nécessité pressante »

Le 3 Juin 2010. Le Réseau des Défenseurs des Droits Humains en Afrique Centrale,
(REDHAC), le Réseau Ouest Africain des Défenseurs des Droits Humains
(ROADDH/WAHRDN) et the East and Horn of Africa Human Rights Defenders Project
(EHAHRDP) sont consternés par l’assassinat de Floribert CHEBEYA BAHIZIRE secrétaire
exécutif national du Réseau National des ONG des Droits de l’Homme de la République
Démocratique du Congo (RENADHOC) et directeur exécutif de la Voix des Sans voix pour les droits de l’homme (VSV), le 2 Juin 2010.

Le corps de M CHEBEYA BAHIZIRE a été trouvé dans sa voiture le mercredi 2 juin par la police à Mitendi à la frontière entre la Ville de Kinshasa et la Province du Bas Congo. La police a annoncé sa mort, son nom figure sur le registre des entrées de la morgue mais jusqu’à présent la famille et à la Mission de l’Organisation des Nations Unies en RD Congo (MONUC) ont vu leur demande d’accès au corps pour identification refusée par la police.

Selon les informations en notre possession, le Mardi 1er Juin 2010 M. CHEBEYA BAHIZIRE avait répondu à une invitation de l’inspecteur Général de la Police Nationale Congolaise, le Général John NUMBI BANYA TAMBO, suite à laquelle M. CHEBEYA BAHIZIRE et son chauffeur Fidèle BAZANA EDADI n’ont plus donné signe de vie. Fidèle BAZANA EDADI est toujours porté disparu.

Victime de menaces et d’intimidations quotidiennes; M.CHEBEYA BAHIZIRE n’a jamais baissé les bras poursuivant sans relâche son combat pour le respect des droits de l’homme en République Démocratique du Congo (RDC).

REDHAC, ROADDH/WAHRDN et EHAHRDP condamnent avec fermeté l’assassinat de M.
CHEBEYA BAHIZIRE qui s’ajoute à la longue liste des défenseurs assassinés en République Démocratique du Congo et appellent une fois de plus les Etats africains à s’engager fermement pour la protection des défenseurs des droits de l’homme en Afrique et particulièrement en RDC. Et demandent ainsi:

Aux autorités de la République Démocratique du Congo:

  • D’ouvrir une enquête indépendante sur l’assassinat de M Floribert CHEBEYA BAHIZIRE, d’arrêter et d’inculper les responsables et de les traduire en justice;
  • De garantir l’intégrité physique et psychologique, de tous les défenseurs des droits de l’homme oeuvrant en République Démocratique du Congo;
  • Prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la protection des défenseurs des droits de l’homme en République Démocratique du Congo;
  • D’assurer la sécurité et la protection de la famille de Floribert CHEBEYA BAHIZIRE et de veiller à son bien être.

Au Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU:

  • De demander à la République Démocratique du Congo de garantir la protection des Défenseurs des droits de l’homme sur son territoire;
  • De se conformer aux dispositions de la Déclaration des Nations Unies sur les Défenseurs des droits de l’homme;
  • De demander aux Etats de s’engager publiquement à inclure dans leurs législations des dispositions pour la protection des défenseurs des droits de l’homme;
  • De demander un renforcement des mécanismes de protection des Défenseurs des droits de l’homme au sein de la MONUC.

A la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples:

  • D’exiger du gouvernement Congolais l’ouverture d’une enquête indépendante en vue d’identifier et de poursuivre en justice les auteurs cet assassinat;
  • D’exiger de la République Démocratique du Congo de respecter ses engagements;
    concernant la protection des défenseurs des droits de l’homme tel que stipulé dans les Déclarations de Kigali et de Grand Baie;
  • De soutenir le plaidoyer pour la protection des défenseurs des droits humains en
    exigeant des Etats Africaines de s’engager publiquement et fermement à prendre des mesures pour la protection effective des défenseurs des droits de l’homme en Afrique.

Lomé le 28 Mai 2010. Du 31 Mai au 1er Juin 2010, 52 Etats africains et la France se réuniront à Nice (France) pour le Sommet France-Afrique.

Le Réseau Ouest Africain des Défenseurs des Droits Humains (ROADDH/WAHRDN), saisit cette occasion pour attirer l’attention des dirigeants des Etats présents sur la précarité de la situation des défenseurs des droits de l’homme en Afrique et l’urgence d’une action forte en faveur de leur protection.

En effet, en 1998 l’adoption de la Déclaration des Nations Unies sur les Défenseurs des Droits de l’Homme consacrait la reconnaissance universelle du rôle et de l’importance des activités de défense des droits de l’homme comme étant un droit (article 6(b), elle faisait également obligation aux Etats de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer que les autorités compétentes protègent toute personne, individuellement ou en association avec d’autres, de toute violence, menace, représailles, discrimination de facto ou de jure, pression ou autre action arbitraire dans le cadre de l’exercice légitime des droits visés dans la présente Déclaration (article 12.2).

Cependant, 12 ans après son adoption et la mise en place des mandats de protection des défenseurs des droits de l’homme (Rapporteurs Spéciaux) tant au niveau international que régional, la défense des droits de l’homme en Afrique demeure périlleuse pour ceux qui y oeuvrent.

En Gambie, le 21 septembre 2009, le président Col. A.J.J Jammeh, parlant des défenseurs des droits de l’Homme, avait déclaré publiquement qu’il tuerait toute personne qui voudrait déstabiliser ce pays notamment les défenseurs des droits de l’homme et ceux qui les protègent.

Des droits universellement reconnus comme la liberté d’expression font l’objet de limitations plus ou moins légales qui sont à la base des dérives auxquelles l’on assiste.

Au Nigéria, 3 journalistes ont été assassinés dans le cadre des émeutes de Jos. Il s’agit de Nathan S.Dabak, rédacteur en chef du journal chrétien « Ligth Bearer » et Sunday Gyany Bwede reporter au même journal et Edo Sule Ugbagwo chroniqueur judiciaire au journal « The Nation ».

La liberté d’association et de manifestation fait l’objet de plusieurs violations dans de nombreux pays d’Afrique, ce qui rend ardue la tâche des défenseurs des droits de l’homme.

En Ethiopie, on note l’adoption le 6 janvier 2009 d’une nouvelle loi sur la liberté d’association, la “Loi sur les charités et les sociétés” qui crée un environnement très restrictif pour les défenseurs des droits de l’Homme et porte gravement atteinte à l’indépendance de la société civile, en imposant un contrôle et une surveillance stricte de la société civile, et incluant la définition d’ONG “étrangère” à toutes les ONG en Ethiopie dont plus de 10 % du financement provient de l’étranger, et interdit à de telles ONG de mener un grand nombre d’activités ayant trait aux droits de l’Homme. Le texte renforce également la possibilité pour le Gouvernement de refuser l’enregistrement, de dissoudre les associations, et de s’ingérer dans leurs activités.

Dénoncer la corruption est également une source de menace pour les défenseurs en Afrique qui conduit souvent à des arrestations arbitraires et des peines d’emprisonnement.

Au Cameroun, de M. Jean Bosco Talla, directeur de publication du journal Germinal et ancien membre du comité de pilotage du Programme concerté pluri-acteur (PCPA) a fait l’objet de menace de mort suite à la publication d’un rapport des biens mal acquis au Cameroun.

Au Congo, le 13 avril 2006, deux militants de la coalition « Publiez ce que vous payez », Christian Mounzeo et Brice Makosso ont été incarcérés à Brazzaville pour leur activisme contre la corruption.

Le droit à l’orientation sexuelle est mal compris de certains gouvernements en Afrique.

Ouganda, il faut noter l’existence depuis 2009 d’un projet visant à criminaliser l’homosexualité et la séropositivité.

Au Malawi, en mai 2010, deux Malawiens, Steven Monjeza et Tiwonge Chimbalanga ont été déclarés coupable d’« outrage aux bonnes moeurs et d’actes contre nature »et condamnés à 14 années de travaux forcés à cause de leur orientation sexuelle.

Dans les pays ayant connu des changements anticonstitutionnels, ou dans ceux où l’on note des violences post électorales, les attaques contre les défenseurs sont nombreuses et ces derniers sont stigmatisés et considérés comme des opposants politiques.

Au Zimbabwe, l’on note des menaces de mort à l’endroit de plusieurs défenseurs des droits de l’homme au cours du mois de février 2010. Il s’agit entre autres de M. Okay Machisa, directeur exécutif de l’Association des droits de l’Homme au Zimbabwe (Zimbabwe Human Rights Association – ZimRights), MM Nunurai Iéna, Netsai Kaitano et Jabilusa Tshuma, respectivement président régional du bureau de Mashonaland West, président régional du bureau de Chitungwiza et trésorier de ZimRights. Plusieurs autres ont été arrêtés en avril 2010, dont MM. Joel Hita, président régional de ZimRights à Masvingo, Lio Chamahwinya, Mme Olivia Gumbo, et Mme Cynthia Manjoro, membres de ZimRights, ainsi que M
Machisa; tous pour leurs activités de défense et de promotion des droits de l’homme.

Au Niger, plusieurs manifestations organisées pour dénoncer la réforme de la Constitution ont été violemment réprimées par les forces de l’ordre et ont conduit à de nombreuses arrestations. Depuis la promulgation de la nouvelle Constitution le 18 août 2009, qui a consacré notamment le caractère illimité des mandats présidentiels, les entraves aux libertés d’expression, de réunion et d’association se sont multipliées. Cela a été le cas de M. Marou Amadou, alors président du Front uni pour la sauvegarde des acquis démocratiques (FUSAD).

Les assassinats des défenseurs des droits de l’homme sont devenus monnaies courantes.

Plusieurs défenseurs ont été assassinés en république Démocratique du Congo depuis 2005. On peut citer les cas de Didace Namujimbo journaliste de Radio Okapi, abattu à Bukavu (Sud-Kivu) le 21 novembre 2008, Pascal Kabungulu, (Ligue des droits de l’Homme dans la Région des Grands Lacs et Héritiers de la Justice) assassiné le 31 juillet 2005; Serge Maheshe (Radio Okapi) abattu le 17 juin 2007 et Bruno Koko Cirambiza (Radio Star) tué dans des circonstances encore non élucidées le 22 août 2009.

En Guinée, plusieurs défenseurs des droits de l’homme ont été harcelés et incarcérés à la suite des événements du 28 Septembre 2009. C’est le cas de Thierno Souleymane Balde, Bah Souleymane, Bah Moctar.

Le développement économique, la démocratie et la bonne gouvernance ainsi que la sécurité et la paix; dépendent du respect et de la protection des droits de l’homme et de celle des hommes et femmes qui oeuvrent à leur réalisation: les défenseurs des droits de l’homme.

Le Réseau Ouest Africain des Défenseurs des Droits Humains:

(ROADDH/WAHRDN), demande aux Etats présents au Sommet France-Afrique de prendre une position publique et ferme en faveur de la protection des défenseurs des droits de l’homme en Afrique afin que le règne de l’impunité disparaisse en Afrique.

Le ROADDH/WAHRDN recommande donc:

Au Sommet Afrique- France de:

  • Faire une déclaration publique reconnaissant l’importance du rôle que jouent les défenseurs des droits de l’homme dans l’édification de l’Etat de droit et le développement de leurs pays.

Et aux Etats de:

  • Prendre les mesures nécessaires pour protéger et faire respecter les droits des défenseurs des droits de l’homme au niveau national, par la mise en place au sein de l’administration de points focaux qui seront chargés des questions des défenseurs;
  • Mettre fin à l’impunité dont jouissent des responsables des atteintes à l’intégrité physique et morale des défenseurs des droits de l’homme en s’assurant qu’ils sont traduits en justice et punis conformément à la loi;
  • Mettre en place des programmes de sensibilisation pour les agents publics, des forces de sécurité et l’armée sur l’importance du travail des défenseurs des droits de l’homme et s’assurer que des sanctions soient appliquées à l’encontre de ces agents en cas de violation des droits des défenseurs;
  • Assurer le respect du droit à la dignité humaine de tout un chacun conformément aux dispositions de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme;
  • Prendre des dispositions pour donner effet à la résolution 13/13 du 25 Mars 2010 du Conseil des Droits de l’Homme et celles de la Commission Africaine des droits de l’homme et des Peuples-/Res.104(XXXXII)07 et ACHPR/Res.119(XXXXII)07 sur la protection des défenseurs.