Réseau Ouest africain des défenseurs des droits humains

« Rester debout face aux menaces : la résilience des femmes défenseures des droits humains au Sahel »

binta sidibé gascon

Dans un contexte marqué par les pressions, les menaces et les violences, Binta Sidibé-Gascon, présidente de l’Observatoire KISAL, témoigne de son parcours de défenseure des droits humains. Entre douleur intime et engagement collectif, elle explique comment la résilience devient une force vitale pour les femmes en Afrique de l’Ouest, transformant la peur en détermination et l’isolement en solidarité.

1.     Pourriez-vous nous parler des plus grandes difficultés que vous avez rencontrées en tant que défenseure des droits humains et comment vous en avez fait une force ?

Dans le contexte sahélien, défendre les droits humains expose à de fortes pressions, menaces et représailles sur la personne elle-même ou ses proches lorsqu’ils ne peuvent pas l’atteindre directement. Nous assistons impuissant à une réduction de l’espace civique, à de nombreuses violations des droits qui touchent les organisations de la société civile ainsi que toutes personnes qui osent s’exprimer sur la situation nationale dans les pays du sahel central.

Face à toutes ces difficultés nous nous imposons de rester debout, d’avancer afin de pouvoir aider et porter la voix des sans voix.

Il y a cette grande partie invisible, la douleur, la peur, l’inquiétude, parfois le découragement tellement nous nous sentons impuissant face à certaines situations avec les échecs ou manques des résultats.

Parmi ces grandes difficultés, c’est parfois affronter les menaces, les pressions, les discriminations, la stigmatisation, les critiques, les insultes, le découragement, le manque de moyens (logistiques, financiers, humains …) pour pouvoir répondre à chaque sollicitation ou demande d’aide, les incompréhensions et ce sentiment d’être seule face à certaines situations. C’est les moments les plus difficiles où on se trouve parfois seul, avec de nombreux questionnement, faut-il continuer ou arrêter, je me suis demandée si le prix à payer pour mon engament n’était pas trop lourd, surtout lorsque mes proches et ma famille sont exposés à cause de mon engagement.

Au-delà du narratif et du plaidoyer que nous portons et dont nous arrivons à partager plus facilement avec de nombreuses personnes, nous devons également réussir à partager nos questionnements, nos inquiétudes, nos peurs, cette partie souvent invisible doit être partagée avec les personnes de notre choix, collègues, amis, familles et autres.  Aussi il ne faut pas hésiter à se faire aider par des personnes spécialisées, il ne faut surtout pas rester seul et isolé. Pour ma part j’en courage dans ces moments de grandes difficultés à se rapprocher des spécialistes, c’est une nécessité si nous voulons continuer à aider, nous devons accepter de nous faire aider à notre tour quand le besoin se fait sentir.

Ma famille a été plusieurs fois ciblée directement, certains ont malheureusement perdu la vie. C’est ces proches dont je connais leurs histoires, leurs quotidiens et leurs parcours jusqu’à leurs fins tragiques face à cette injustice, c’est eux ainsi que toutes les autres victimes, qui sont au cœur de ma résilience. Leurs courages et dignités jusqu’à leurs exécutions extrajudiciaires, sont mes plus grandes sources de courage et de refus de l’injustice. Ma plus grande force aujourd’hui, c’est de transformer ce que j’ai vécu en une raison supplémentaire de continuer. Les victimes, rescapés et leurs familles qui ont partagé leurs histoires avec nous attendent la justice, notre engagement à leur côté est nécessaire.

2.     D’après vous, pourquoi la résilience est-elle si importante pour les femmes qui défendent les droits humains en Afrique de l’Ouest?

La résilience pour les femmes qui défendent les droits humains en Afrique de l’Ouest est importante, car la situation sur le terrain avec la forte dégradation de l’espace civique, et sécuritaire dans certaines zones, les rendent plus vulnérables.  Elles connaissent bien la situation car elles sont les premières victimes de cette crise.  De plus, elles sont exposées à des pressions personnelles, familiales, sociales, économiques et parfois sécuritaires. Elles doivent faire face à de nombreux défis, les menaces, les intimidations, les pressions sociales, le manque de moyens financiers, mais aussi au regard du contexte culturel où certaines personnes pensent qu’une femme ne devrait pas prendre autant de risques pour défendre ses convictions.

Cette résilience est essentielle pour les femmes qui défendent les droits humains en Afrique l’Ouest pour leur permettre d’assister d’autres femmes vulnérables, qui auront plus de faciliter à venir vers elles que des hommes, cette résilience devient une résilience féminine collective, qui rompt avec la solitude, créant ainsi une chaine de solidarité, les rendant plus forte, permettant aux femmes défenseurs de rester debout, de faire face aux intimidations et menaces sans abandonner ses convictions, tout en résistant aux discriminations liées au fait d’être une femme, notamment dans des environnements ou la parole et le leadership des femmes peuvent être contesté.

3.     Vous souvenez-vous d’une époque où votre engagement a été vraiment testé, mais où vous avez réussi à trouver l’énergie de continuer ?

Mon engagement a été testé lorsque plusieurs membres de ma famille ont été victimes d’exécutions extrajudiciaires. Avec l’avènement du terrorisme et de la lutte contre le terrorisme, nous avons intensifié notre plaidoyer, pour que le respect des droits humains et la protection des civils soient au-dessus de tous les agendas lors des opérations sur le terrain dans le cadre de la lutte contre le terrorisme au Sahel, malheureusement les civils ont payé un lourd tribut et continue de payer un lourd tribut au Sahel central. Durant des années nous avons interpellé et fait du plaidoyer, pour éviter cette situation, mais la situation sur le terrain continue de se dégrader fortement, nous rendant impuissant avec parfois ce sentiment d’échec, face à cette liste de victimes civils non armés qui augmente et soit même on devient famille de victimes et rescapés.

J’ai trouvé cette énergie pour continuer, à travers le soutien et les encouragements de ma famille, amis, collègues, partenaires et nombreuses autres personnes, mais aussi la soif de justice face à tous ces crimes, les cris de cœur et des appels téléphoniques nocturnes de ces mères de familles au fin fond du Sahel pour demander de l’aide car elles n’ont aucun espoir que sur moi pour faire entendre leurs détresses. Nous n’avons pas le droit de les abandonner et rester sourds à leurs cris malgré les difficultés et l’adversité.

4.     Comment cette distinction pour votre résilience peut-elle motiver et aider d’autres femmes à continuer leur travail de défense des droits humains, même quand c’est difficile ?

La société nous impose un paraître « tout va bien » et nous n’osons pas parler de cette partie parfois invisible, douloureuse, de peur, d’inquiétudes, de dépressions de peur d’être stigmatisé d’une pathologie mentale, alors que c’est cette partie invisible qui nous rappelle que nous sommes humains.

Il y a des moments où l’on doute, où l’on a peur, où l’on se demande si l’on doit continuer. J’ai connu ces moments, notamment lorsque les difficultés liées à mon engagement ont touché ma famille. C’est dans ces moments que j’ai compris que la résilience ne signifie pas être forte tout le temps. Elle signifie trouver, malgré la peur et la douleur, une raison de continuer.

Pour moi, cette distinction est bien plus qu’une reconnaissance personnelle. C’est un encouragement à toutes les femmes qui, malgré les difficultés, continuent à défendre les droits humains.

Je souhaite qu’elle leur rappelle une chose essentielle : ce qu’elles font est très important, même lorsqu’elles sont découragées ou qu’elles ont le sentiment de se battre seules, leurs actions comptent énormément et ce changement que nous voulons tous, ne pourra pas se faire sans elles, elles sont et resteront des actrices majeures pour faire bouger les lignes.

Si cette distinction peut apporter cette force à une autre femme, alors elle aura pour moi un sens profond. Je voudrais qu’une jeune défenseure qui traverse une période difficile puisse se dire : « Binta aussi a connu des épreuves, elle a douté, mais elle est restée debout. Alors moi aussi, je peux continuer. »

Je veux également montrer que nous ne sommes pas obligées d’être fortes seules. La solidarité entre femmes, le soutien des familles, des collègues et des réseaux de défense des droits humains sont essentiels.

Notre résilience devient plus grande lorsque nous la construisons ensemble.

Je considère donc ce prix comme une responsabilité. Il m’encourage à partager mon expérience, à soutenir d’autres femmes et à contribuer à créer un environnement dans lequel elles peuvent continuer leur engagement avec davantage de sécurité, de confiance et de solidarité.

Si ma distinction peut transformer le découragement d’une femme en courage, son doute en confiance et sa peur en détermination, alors cette reconnaissance aura pris tout son sens.

5.     Quels sont les moyens ou les actions communes qui pourraient être améliorés pour aider les femmes défenseures des droits humains à rester fortes face aux dangers et aux pressions dans la région ?

Face au contexte actuel, il est urgent de trouver et mettre en place des canaux d’échanges avec toutes ces femmes pour partager nos expériences afin de prévenir les risques, d’alerter rapidement, apporter une protection au défenseur et sa famille, ainsi qu’une assistance financière, juridique, et psychologique, tout cela à travers la mise en place d’un mécanisme régional d’alerte rapide pour les femmes défenseurs. Ce mécanisme pourra évaluer le risque, et par la suite mobiliser les acteurs compétents et déclencher une réponse adaptée.

Avant la mise en place de ce mécanisme, il serait bien dans un premier temps de faire l’état des lieux, de ce qui existe déjà, et ce qu’il faudrait améliorer.

Il est également nécessaire de faire une cartographie des femmes défenseurs des droits humains par pays, cela permettra de rompre avec l’isolement de certaines, et de développer une solidarité locale, puis régionale. Ces femmes défenseures des droits humains qui seront identifiées par pays, seront les points focaux pays, et également les points de protection des femmes défenseurs, à travers leurs expériences, elles pourront conseiller, orienter et faire de la prévention. Cette solidarité locale des femmes défenseurs des droits humains, viendra rejoindre la solidarité au niveau régional, et c’est cette chaîne de solidarité qui transformera nos vulnérabilités, en force collective pour faire bouger les lignes dans la région et nous permettre de mieux nous connaître entre nous et nous soutenir. Elle nous permettra également de mettre en place un système régional de documentation et de suivi des attaques contre les femmes défenseures afin de renforcer notre plaidoyer collectif auprès des États et des institutions régionales, avec des faits précis.

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